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Jina Djemba, bouleversante dans Miss Nina Simone

Miss Nina Simone raconte la fin de vie d’une immense artiste, Nina Simone (1933-2003) une femme noire américaine, contemporaine et compatriote d’une autre légende de sa génération : Joséphine Baker (1921-1975), elle aussi à l’affiche du théâtre la Scène Parisienne.

Jina Djemba incarne Nina Simone dans Miss Nina Simone au TLSP. (c) TLSP

Miss Nina Simone : la déchéance d’une star oubliée …

Mise-en-scène par Anne Bouvier et Jina Djemba qui incarne non seulement Nina Simone mais est aussi co-auteure de cette adaptation du roman de Gilles Leroy, tout comme le livre, la pièce commence par la fin.

Fin de vie, fin du succès de cette immense star recluse à Marseille dans une villa plongée dans l’obscurité à cause de ses nombreuses crises de migraine. Elle y vit seule avec un vieux chien Shalom et quelques hérissons morts qui jonchent une piscine verdâtre mal entretenue. Seule avec ses démons, sa collection de paires de chaussures aux talons vertigineux. Seule avec ses excès de colère, ses rires nerveux, que la musique classique de Bach, Debussy, ou encore Mozart apaise.

La pièce montre la Diva Miss Nina Simone vieillissante, femme autoritaire, aigrie, qui vacille entre crise de larmes et excès d’euphories, star déchue qui préfère boire du champagne que son traitement de lithium pour combler son immense solitude.

Jina Djemba incarne Nina Simone dans Miss Nina Simone au TLSP. (c) TLSP

Fâchée avec ses enfants, et n’ayant plus d’hommes (qui l’ont trop fait souffrir) dans sa vie, il ne lui reste comme seule compagnie quelques domestiques de maison, et notamment un jeune homme dénommé Ricardo interprété par Valentin de Carbonnières qu’elle embauche à son service et malmène avec tendresse en lui donnant le sobriquet de « Petit cul » !

Il est véritablement question de solitude dans cette pièce qui interroge sur l’après-succès, qui est très souvent une période très mal vécue par les stars plongées soudainement dans l’ombre. Que se passe t-il quand les rideaux se ferment et que l’on se retrouve seule devant son miroir dans les loges à se démaquiller ? On assiste à l’écroulement physique et moral d’un monstre sacré qui se nourrit des applaudissements du public et n’a plus la force de continuer quand ceux-ci se font plus rares.

Sur scène Jina Djemba incarne avec force toutes les facettes de la personnalité complexe de Nina Simone jugée cliniquement bipolaire, avec une voix puissante et bouleversante tant dans les textes déclamés que dans les nombreux passages chantés en live accompagné par la musique de Julien Vasnier où l’on peut apprécier son timbre exceptionnel (mezzo-soprane).

Une femme blessée, malheureuse

La pièce est réussie car elle rend cette vedette oubliée touchante, malgré son caractère de diva excessive qui pourrait être détestable et insupportable. Au contraire, tout nous pousse en tant que spectateurs à avoir de l’empathie pour ce personnage qui n’est en fait qu’une femme blessée et malheureuse, qui cache son cancer.

Pour faire face à la maladie, il ne lui reste que quelques rares distractions, boire du champagne, faire des emplettes à Paris chez les plus grands créateurs. En effet, la virée shopping où elle embarque à Paris le jeune Ricardo, n’est autre qu’un alibi, un prétexte pour camoufler la vraie raison de ce voyage : un rendez-vous à l’hôpital où elle est suivie pour un cancer.

La mise en scène et l’interprétation brillante de Jina Djemba, nous permettent d’aller au delà de cette image de cette fillette (Nina vient de l’espagnol Ninà) devenue une artiste capricieuse.

« Ce ne sont pas des caprices mais des revanches !« 

Nina Simone

Revanche sur cette vie difficile, où depuis enfant son plus grand rêve est de devenir une grande pianiste classique noire. Rêve brisé car elle se verra refuser l’entrée à la prestigieuse école du Curtis Institut, alors qu’elle était une brillante pianiste promise à une grande carrière, refus avec pour simple motif : le fait d’être noire. Blessure, dont elle ne guérira jamais et gardera une rancœur éternelle.

Pour se venger, elle s’amuse, à tyranniser les jeunes journalistes blancs venus l’interviewer qui osent la comparer à Billie Holiday, elle qui veut être l’égale de Maria Callas qu’elle juge être sa seule véritable « sœur » digne de comparaison.

Jina Djemba incarne Nina Simone dans Miss Nina Simone au TLSP. (c) TLSP

Un engagement anti-racisme depuis l’enfance

Rare flasback de la pièce : un clin d’œil à l’enfance de la petite génie du piano Eunice Kathleen Waymon, qui depuis l’âge de 3 ans enchaine, assise bien droite sur son tabouret de piano 8 heures d’entraînement quotidiens et acharnés. Sa mère était révérende, et la petite fille jouait sur l’orgue de l’église. Alors qu’elle est âgée de 10 ans, elle refuse de jouer son récital de piano devant un couple blancs qui veut chasser ses parents du premier rang car ils sont noirs.

« Si mes parents ne s’assoient pas au premier rang, je ne joue pas.« 

Nina Simone

Militante engagée anti-racisme depuis l’enfance où cette anecdote restée célèbre montre à quel point elle s’insurgeait contre l’injustice. Nina Simona a combattu toute sa vie pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis.

Puis, n’en pouvant plus du racisme ambiant, elle quitte les Etats-Unis pour la France :  » les United Snakes of America » comme elle aimait dire avec dégoût : « Les américains sont des serpents ! ».

Si on assiste au déclin d’une immense star qui a connu la consécration pour finalement se retrouver seule dans une vie trop grande pour elle et ses rêves, la fin de la pièce n’est pas synonyme de la mort de Nina Simone (qui est décédée en 2003). Nina Simone est immortelle car son talent a marqué l’histoire de la musique à tout jamais … Cette pièce qui est une réussite permet de raviver son souvenir sans caricatures.

Jina Djemba et Valentin de Carbonnières dans Miss Nina Simone au TLSP. (c) TLSP

Une belle pièce à voir jusqu’au 3 janvier 2021, éclairante sur la vie de cette femme extraordinaire pleines de contradictions. Artiste au destin contrarié qui n’était pas vouée à chanter, mais à commencer à chanter dans les bars pour gagner sa vie et aider sa famille qui se sacrifiait pour sa réussite. Et si comme dans le documentaire « What happened to you Miss Simone ? », vous vous posez encore la question de ce qui a bien pu se passer, comment on passe de la consécration au passage du désert, allez voir la pièce !

Théâtre La Scène Parisienne 34 rue richer 75009 Paris

Billetterie : Plein tarif à partir de 18 euros (cat.2), 25 euros (cat.1) et 30 euros (carré or)

Réservez votre billet ici à 19h du jeudi au samedi et le dimanche à 17h (durée du spectacle 1h15)


Kapwani Kiwanga, prix Marcel Duchamp 2020

Cette année, le prix Marcel Duchamp fête ses 20 ans !

Crée en 1994 par Gilles Fuchs, l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français) dont la mission principale est de contribuer au rayonnement international de l’art contemporain français, décerne chaque année le prestigieux prix (35 000 euros) à un artiste de la scène artistique française. Surprise, cette année, le lauréat est une lauréate…

Kapwani Kiwanga s’est vue décerner le prix lors de la traditionnelle cérémonie au Centre Pompidou, partenaire historique du prix.

Cette année, le lauréat est une lauréate !

Bernard Blistène, Directeur du Musée National d’art Moderne, Centre Pompidou et Gilles Fuchs, Président de l’Adiaf ont recompensé cette année Kapwani Kiwanga, lauréate du prix Marcel Duchamp 2020, année qui marque les 20 ans du prix.

Gilles Fuchs, président de l'ADIAF et Kapwani Kiwanga, lors de l'annonce du Prix. Photo © Claire Nini
Gilles Fuchs, président de l’ADIAF et Kapwani Kiwanga, lors de l’annonce du Prix. Photo © Claire Nini

Pour cet anniversaire, les 19 lauréats des éditions précédentes sont présentés dans les collections permanentes du Musée, dans une scénographie pensée par le commissaire Nicolas Liucci-Goutnikov.

Dans ce parcours qui s’intègre aux collections permanentes, on retrouve quelques artistes femmes, ex-lauréates du prix Duchamp dont les œuvres sont disséminées au niveau 4 de l’Institution culturelle parisienne : Dominique Gonzalez-Foerster (2002), Carole Benzaken (2004), Tatiana Trouvé (2007), Latifa Echakhch(2013) … mais la parité est loin d’être parfaite.

En effet, Kapwani Kiwanga est seulement la cinquième artiste femme à se voir décerner ce prix.

Kapwani Kiwanga, artiste plasticienne et anthropologue

Portrait Kapwani Kiwanga. Photo © Manuel Braun
Portrait Kapwani Kiwanga. Photo © Manuel Braun

Originaire de la Tanzanie, de nationalité canadienne, mais installée à Paris, Kapwani Kiwanga, née en 1978 à Hamilton (Canada) est une artiste pluridisciplinaire, s’inscrivant à la frontière des arts visuels et de l’anthropologie.

Représentée par la galerie Jérôme Poggi en France, l’artiste a présenté dans le cadre de l’exposition des Nommés du Prix Marcel Duchamp, un travail plastique, sensible et floral, chargée d’une puissante symbolique géopolitique.

Sophie Duplaix, conservatrice en chef du service des collections contemporaines du Centre Pompidou et commissaire de l’exposition des nommés du Prix Duchamp, commente :

« Les études d’anthropologie de Kawani Kipwanga ont fortement imprégnées sa démarche artistique. Cette installation est une œuvre protocolaire. Les images d’archives ne sont pas exposées et vous ne les verrez jamais, mais vous avez des cartels qui indiquent les pays, l’énoncé de l’événement et la composition florale qui correspond. »

« Flowers for Africa », une installation poétique et politique

Initié en 2013 au Sénégal, le projet « Flowers for Africa » se poursuit et pousse le spectateur à réagir à cette proposition aussi forte qu’inattendue.

Kapwani Kiwanga, anthropologue de formation, a étudié des photographies d’archives et a observé les compositions florales des grandes cérémonies lors des indépendances des pays africains, qu’elle a reproduit à l’identique avec l’aide de Vincent Le Marre, designer floral…

Compositions qu’elle laisse intentionnellement se fâner tout au long de l’exposition qui a commencé en septembre 2020 et se poursuivra jusqu’au 4 janvier 2021.

Vue de l’installation Flowers for Africa de Kapwani Kiwanga, au Centre Pompidou. Photo © Claire Nini

Bouquets commémoratifs, témoins d’une histoire coloniale encombrante que l’on cherche souvent à taire ou à cacher, ce sont des bouquets monumentaux qui envahissent l’espace d’exposition de la galerie 4 du Centre Pompidou.

« Les bouquets floraux étaient pour moi un autre moyen de témoigner de ces moments historiques , ils montrent autre chose que des hommes et des partis politiques. Les fleurs qui sont posées là et qui fânent, permettent d’expliquer que ces moments d’histoire nous échappent et que nous ne pouvons pas revenir en arrière. Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire. »

Kapwani Kiwanga

Les liens diplomatiques entre la France et les pays africains sont toujours chargés de protocoles très honorifiques, alors qu’en fait les relations pourrissent ou fânent comme ces compositions florales.

Emanuele Coccia, philosophe et critique d’art est le rapporteur de Kapwani Kiwanga cette année. Pour désigner ce travail il parle de « botanique du temps ». Métaphore intéressante pour ce projet singulier qui est évidemment une référence à la tradition des Vanités dans l’art.

Vue de l’installation Flowers for Africa de Kapwani Kiwanga, au Centre Pompidou. Photo © Claire Nini

L’art permet de transfigurer la violence du monde contemporain

Kapwani Kiwanga a remercié toute l’équipe du Centre Pompidou, de lui avoir donné l’opportunité de pouvoir donner des mots à des formes et à des pensées.

Cette nomination ouvre des nouvelles voies de réflexion essentielles dans les institutions culturelles françaises.

Les thématiques des mémoires coloniales et des archives doivent permettre de construire une histoire en commun. C’est le sens du discours de Bernard Blistène, Directeur du Centre Pompidou qui a clôturé la cérémonie de remise du prix avec cette déclaration forte.

« En écho, à l’exposition Globale Résistance, cette année plus que jamais le prix permet de comprendre comment les artistes s’emparent de la violence de notre monde d’aujourd’hui pour la transfigurer. Aux confins d’une réflexion entre anthropologie et art, nous avons compris comment le projet de Kapwani Kiwanga ouvrait un vaste programme à la fois poétique et politique, un laboratoire de la pensée sur la mémoire et sur l’archive comme sources de transfiguration du monde. »

Bernard Blistène, Directeur du Centre Pompidou
Bernard Blistène annonçant le Prix Duchamp 2020. Photo Claire Nini

Expo des nommés du Prix :

Alice Anderson, Enrique Ramirez, Hicham Berrada, Kapwani Kiwanga

à voir jusqu’au 4 janvier 2021

Centre Pompidou, Galerie 4, Niveau 1


Au Musée de la toile de Jouy, l’exposition Fibres Africaines tisse des liens

Une exposition sous forme de voyage coloré à travers les savoir-faire, les techniques, les matières et les particularismes culturels des 54 pays du continent africain. Un tour d’horizon complet et passionnant, qui témoigne de la très grande richesse de ce patrimoine immatériel. Visite commentée avec les commissaires Anne Grosfilley et Danilo Lovisi, comme si vous y étiez.

Les commissaires de l’exposition Danilo de l’espace Culturel Gacha (à gauche), Anne Grosfilley (au centre) et Charlotte du Vivier-Lebrun directrice du Musée de la Toile de Jouy. (c) Photo Claire Nini

Une exposition qui rend hommage aux savoir-faire historiques et d’exception du continent africain

« Les textiles d’Afrique racontent une histoire de plus d’un millénaire. »

Anne Grosfilley, Catalogue Fibres Africaines aux éditions Silvana Editoriale

Cette exposition est donc un voyage à travers les siècles. En effet, certaines techniques comme l’indigo sont des savoir-faire séculaires, qui remontent à l’Egypte pharaonique. Vêtements royaux, cérémoniaux, créations de stylistes, vêtements du peuple, tissus funéraires… Sur le continent africain, le vêtement est crée en fonction du prestige de la personne qui le porte et non pas de sa morphologie. Ainsi, on peut voir des petits rois qui sont exagérément mis en scène dans de très longs métrages de tissus, explique la spécialiste des textiles africains Anne Grosfilley lors de la visite guidée. Teintures, broderies, impressions, tampons, techniques de perlage… Cette exposition est un hommage fascinant à l’excellence des artisans africains qui tissent, teignent, brodent depuis des milliers d’années.

Certaines pièces sortent pour la première fois du continent africain pour être présentées dans cette exposition, c’est le cas du Ndop du Cameroun.

« C’est exceptionnel, ces pièces anciennes sont montrées en France pour la première fois. Il y a trois styles de Ndop : le bamiliké, le bamoun et le wukari. La particulatité du Ndop bamoun ce sont ces camaïeux de bleus, dont personne ne connaît la recette car seuls les artisans en ont le secret et gardent le mystère de ce savoir-faire. » présente fièrement Danilo Lovisi.

Danilo Lovisi présente les différentes styles de NDOP. (c) Photo Claire Nini

Industrie et artisanat : une relation d’interdépendance complexe encore aujourd’hui…

« L’histoire de wax c’est une époque où l’Europe vendait des glaces aux esquimaux ! » rappelle non sans ironie l’anthropologue et co-commissaire de l’exposition Anne Grosfilley pour expliquer les relations complexes entre industrie et artisanat.

Les liens entre l’Europe et l’Afrique remontent à une époque historique douloureuse : celle du commerce triangulaire. En effet, à l’époque de l’esclavage, les perles de verres étaient une monnaie d’échange précieuse pour acheter des esclaves, souligne Danilo Lovisi.

L’industrie a toujours été liée aux savoir-faire artisanaux. On apprend notamment dans la visite que le bazin est une invention française du lyonnais Joseph Jacquard qui est à l’origine de cette technique, aujourd’hui emblématique de l’Afrique subsaharienne et très populaire au Mali. D’autres exemples viennent illustrer ce lien d’interdépendance entre industrie et artisanat. On découvre également que les kentés royaux ashenti sont crées à partir de foulards de soie importés d’Italie qui sont détissés pour réutiliser leurs fils.

Le bazin du Mali. (c) Photo Claire Nini

La toile de Jouy, célébrée dans ce musée qui abrite cette exposition, est quand à elle un héritage d’ une technique ancestrale indienne. L’industrie a toujours cherché à sublimer les techniques ancestrales traditionnelles pour les commercialiser au plus grand nombre.

« De manière paradoxale, si on veut soutenir les artisans il faut penser industrie » explique Anne Grosfilley.

Selon Danilo Lovisi, les savoir-faire artisanaux sont en péril :

« Aujourd’hui les chinois copient les techniques, les perles ne sont plus en verre, mais en plastique. Elles ne sont plus perlées selon la technique de perlage bamiliké mais collées directement sur le tissu ou des objets vendus aux touristes. »

Si les techniques sont africaines, encore faut-il se poser la question de la provenance des matières premières comme le coton …

Préserver le patrimoine textile africain : une exposition qui pose la question de l’authenticité des tissus africains

Perlage bamiliké traditionnel. (c) Photo Claire Nini

Même si les savoir-faire sont artisanaux et africains, les matières premières comme le coton ont souvent d’autres provenances. Il n’est pas rare de tomber sur du coton ouszbek, ironise Anne Grosfilley qui pose une question essentielle : celle de l’authenticité des textiles africains, de leur traçabilité et de la labélisation en apparence éthique « Made in Africa ».

Mais alors quelle signification a l’expression « vrais tissus africains » quand 98% du coton cultivé en Afrique n’est pas transformé sur le continent mais majoritairement en Asie avant de revenir en Afrique sous forme de fils prêts à tisser ou de tissus à teindre ?

Visite guidée avec Anne Grosfilley. (c) Photo Claire Nini

En effet, Anne Grosfilley explique avoir été témoin dans les années 90 d’une désindustrialisation post-indépendances assez catastrophique d’un point de vue économique. Voici le triste constat dressé par Anne Grosfilley :

« Avec la fermeture de nombreuses filatures depuis les années 90, on observe une rupture dans la chaine qui a considérablement fragilisé ces industries du textile sur le continent car avec la dévalorisation du franc CFA, vendre les matières premières est devenu plus rentable que de les transformer localement. »

L’exposition didactique pousse le visiteur à être curieux, et à lire les étiquettes pour ne pas tomber dans des pièges que seule une spécialiste et experte comme Anne Grosfilley peut déjouer au premier coup d’œil.

Anne Grosfilley met en garde contre la consommation non-africaine. Si certains tissus panafricains (mais made in China) sont très à la mode car médiatisés et portés par les plus grandes stars de Maitre Gims à Rihanna comme étant des signes d’appartenance et de reconnaissance forts à une communauté afro, ils ne participent aucunement aux économies africaines.

« Les tissus qui sont souvent des étendards d’africanité, n’ont paradoxalement aucun impact économique sur le continent » précise t-elle.

Quand le président Thomas Sankara est arrivé au pouvoir en 1983 au Burkina Faso, il découvre le travail des femmes tisseuses et organise leur travail en coopérative. Il lance le concept du « Faso Danfani » : le pays doit s’habiller en tissage local. Les fonctionnaires qui ne portaient pas le dan fani, et qui refusaient de s’habiller en local le vendredi n’étaient tout simplement pas payés.

Si le fait de s’habiller en local a pu être boudé pendant une période, la tendance s’est inversée lorsque des stylistes africains ont vu leur succès s’internationaliser. C’est le cas du créateur burkinabé Pathé’O (installé en Côte d’Ivoire) qui a conçu des chemises pour Nelson Mandela. Aujourd’hui constate Anne Grosfilley :

« Même si tous les Ivoriens n’ont pas les moyens de se payer du Pathé’O, ils préféreront néanmoins consommer local en faisant faire des chemises chez leur couturier de quartier, selon le style de Pathé’O, plutôt que de faire reproduire des modèles copiés dans les catalogues La Redoute. Je constate depuis des années un retour au local plutôt qu’à une mode occidentale, même chez les jeunes ! »

Les créateurs de mode contemporains s’emparent des matières et des techniques artisanales pour les sublimer.

L’exposition est parsemée de créations de la styliste Ly Dumas qui est également la fondatrice et présidente de la Fondation Gacha au Cameroun. On retrouve notamment dans la boutique du Musée de nombreuses pièces de créateurs et designers contemporains dont des créations textiles monumentales de Toubab Paris.

Dragon Indigo. Création Toubab Paris. (c) Photo Claire Nini

Dans les collections permanentes du musée, on retrouve quelques unes des créations Christian DIOR de la collection Croisière-Cruise 2020, fruit de la collaboration d’Anne Grosfilley qui n’est pas seulement anthropologue mais aussi consultante pour les grandes maisons de haute couture.

Les créateurs de mode subliment les matières et valorisent le travail des artisans, pour que l’industrie de la mode et du luxe réinvestisse dans ces savoir-faire traditionnels. CQFD…

Cette exposition est une proposition curatoriale inédite très documentée et sublimée par une scénographie signée Hélène Dubreuil. Suite à l’énorme succès du wax en Europe et plus particulièrement en France ces dernières années, cette exposition vient à point nommé comme le chainon manquant ouvrant les consciences sur d’autres possibles. Pendant six mois, elle va permettre d’éduquer un public à la très grande richesse et à l’extraordinaire diversité des textiles africains tels que le bogolan, le kenté, le ndop, ou encore le bazin qui sont enfin à l’honneur.

A voir absolument jusqu’au 28 mars 2021.

Fibres Africaines

Exposition au Musée de la Toile de Jouy à Jouy-en-Josas (78)

Sous le commissariat de Anne Grosfilley et de l’Espace Culturel Gacha

Pour aller plus loin :

Découvrez le magnifique catalogue

Ecoutez le Podcast Afrotopiques dans un atelier de bogolan au Mali

Une autre très belle exposition à découvrir à la Galerie Mam

Expo à la Galerie Mam, à Douala au Cameroun. (c) Galerie Mam


Joséphine Baker envoûte le Théâtre la Scène Parisienne

Dans une scénographie épurée : décors magnifiques, et animations vidéos réussies : deux jeunes comédiens : Thomas Armand et Clarisse Caplan sont à l’affiche de la pièce Joséphine mise en scène par Xavier Durringer assisté par Constance Ponti et Emma Bazin dans la petite salle du théâtre La Scène Parisienne.

Un voyage animé et dansé au cœur d’une biographie iconique celle de Joséphine Baker

Clarisse Caplan incarne de façon très touchante le destin de Joséphine Baker, née en 1906 à Saint Louis dans l’Etat du Missouri aux Etats-Unis. Le public est invité à un voyage grâce à une interprétation remarquable de la jeune comédienne dans différents tableaux très rythmés qui le mèneront de l’enfance miséreuse d’une petite fille espiègle jusqu’aux débuts de la gloire d’une Joséphine devenue une artiste femme accomplie à l’affiche des plus grands théâtres parisiens !

Joséphine Baker interprété par Clarisse Caplan au Théâtre de la Scène Parisienne mise en scène Xavier Durringer
Clarisse Caplan dans Joséphine Baker au Théâtre de la Scène Parisienne. Mise en scène Xavier Durringer.
(c) Photo Aurore Vinot

De l’enfance pauvre à St-Louis à la gloire parisienne !

La talentueuse comédienne semble grandir en même temps que son personnage pour nous offrir une interprétation qui monte en puissance jusqu’à une scène finale où la ressemblance avec Joséphine est troublante ! Sur scène, elle n’interprète plus Joséphine, elle EST Joséphine ! Elle louche, elle fait des mimiques et réalise une interprétation sans faute ! Son petit accent américain est maîtrisé avec brio, et toute sa gestuelle est d’une justesse qui est parfaitement fascinante, elle incarne si bien Joséphine que Joséphine renait grâce à elle dans ce corps gracieuse et cette silhouette élancée qui est tour à tour nonchalante et sensuelle.

Un duo dynamique : Thomas Armand donne la réplique à Clarisse Caplan

Son complice Thomas Armand, lui donne la réplique et enchaîne, quant à lui, une galerie de personnages tout aussi farfelus et impressionnants les uns que les autres…

Clarisse Caplan et Thomas Armand dans Josephine B. (c) Théâtre La scène Parisienne

Coup de cœur et mention spéciale pour le personnage de la mondaine qui fait rire les spectateurs jusqu’aux larmes. Rencontre déterminante à New York, elle deviendra son impresario et c’est grâce à elle que Joséphine prendra le bateau pour la première fois de sa vie pour Paris… L’émerveillement de Joséphine lors de son arrivée dans la capitale est d’ailleurs très bien retranscrite, tout l’enthousiasme : la rencontre avec les artistes peintres de l’époque pour lesquels elle pose nue ou avec les musiciens des clubs de jazz en vogue de St-Germain-des-Prés.

Bye Bye l’Amérique raciste et bonjour Paris !

Il faut rappeler que Joséphine Baker quitte les Etats-Unis à une époque où l’Amérique n’était pas prête à voir éclore une grande star noire ! « Bye bye, l’Amérique, Bye Bye le racisme !  » et « Bonjour Paris ! «  Paris qui malgré ses petites rues et ses petits théâtres est prête à accueillir une immense star en devenir !

La pièce est agrémentée de pas de danse d’époque comme le charleston, le lindy up et autres danses très sautillantes et acrobatiques en tous genres joyeusement exécutées par les comédiens sous la direction chorégraphique de Florence Lavie.

La danse est très présente dans la pièce comme elle l’a pu l’être dans la vie de Joséphine Baker ! Il n’est pas exagéré de dire que c’est la danse qui l’a littéralement sauvée : enfant boniche, cet art était son seul moment d’évasion, elle créait des petits spectacles avec trois fois rien dans lesquels elle faisait déjà des grimaces et louchait pour faire rire ses amis.

Thomas Armand et Clarisse Caplan dans Joséphine au Théâtre de la Scène Parisienne. Mise en scène Xavier Durringer. Chorégraphie Florence Lavie.
Thomas Armand et Clarisse Caplan dans Joséphine au Théâtre de la Scène Parisienne. Mise en scène Xavier Durringer.
Chorégraphie Florence Lavie. (c) Photo Aurore Vinot

Cette pièce illustre la ténacité d’une artiste qui a toujours cru en des jours meilleurs, qui a d’abord tenté sa chance à New York et n’hésitait pas à essuyer des nombreux refus lorsqu’elle se présentait à des directeurs de théâtre pas commodes, avant de connaître le succès à Paris.

« J’étais toujours la négresse au bout de la rangée ! » Cette différence Joséphine Baker en a fait une force, elle s’est faite remarquer par ses grimaces pour s’imposer au fil des années seule sur scène : la première femme noire à l’affiche des grands théâtres parisiens, quelques décennies seulement après les Expositions Universelles et les zoos humains à Paris !

Le racisme et la place des artistes noirs dans nos sociétés : des questions toujours d’actualité …

Quand Joséphine danse, elle se moque en fait des stéréotypes raciaux que le spectateur blanc peut avoir en la voyant sur scène, et elle en joue poussant au paroxysme les clichés avec une danse animale et extrêmement sensuelle.

La chanson « Strange Fruits » de Billie Holliday nous glace le sang. C’est toute le génie de cette pièce mise en scène par Xavier Durringer où s’enchaînent avec fluidité les numéros de claquettes et les moments historiques plus douloureux : la ségrégation aux Etats Unis, le racisme, l’assassinat de Martin Luther King, la lutte de Rosa Parks, et c’est finalement la place des artistes noirs dans nos sociétés dont il est question, ici, interrogation toujours urgemment d’actualité.

Joséphine Baker n’est pas une comédie musicale, mais une excellente pièce de théâtre avec des passages dansés et chantés utilisés avec précision et à des moments opportuns comme des respirations essentielles à la pièce dont le propos n’est pas toujours joyeux.

Les costumes magnifiques sont la création de Catherine Gorne assistée par Isabelle Le Lièvre : plumes, perles, et ceintures de bananes pour la final de la pièce !

Josephine B. au théâtre La scène parisienne. (c) Théâtre La Scène Parisienne

A l’affiche de Joséphine B. : deux jeunes interprètes formidables qui tiennent avec force et conviction une pièce joyeuse mais aussi grave sur les violences policières, le racisme et les moments de la vie de Joséphine les plus tristes : elle n’a jamais eu d’enfant confie t-elle à un journaliste suite à une fausse couche. C’est pourquoi elle adoptera 12 enfants qui formeront sa tribu arc-en-ciel.

Un fidèle portrait qui n’oublie aucune facette importante de la vie de cette femme extraordinaire : sa vie privée, ses enfants, ses amis, son excentricité elle qui se baladait toujours avec sa panthère noire Chiquita « l’amour de ma vie » et ses autres histoires d’amour vite éclipsées…

Une pièce vibrante et touchante avec un bel hommage à une personnalité artistique historique, qui a un écho dans les questions d’actualité contemporaines : violences policières, racisme …

On ne s’ennuie pas une seconde, l’enchainement des tableaux et des répliques est très dynamique, et les dialogues sont justes ! Le succès de la pièce s’explique par la grande maitrise du juste milieu qui est tout un art ! Le sujet était trop important pour passer à côté et il aurait été dommage de tomber dans une caricature ! Un hommage réussi qui ne tombe pas à aucun moment dans l’excès et permet d’évoquer avec émotions différentes facettes de la vie d’une femme extraordinaire !

Voyage dans l’immense biographie de la grande Joséphine Baker avec quelques temps forts ! Tout ne peut pas être évoqué en 1h20, mais la pièce ravira aussi bien les fans inconditionnels de Joséphine Baker que les personnes qui l’a découvriront grâce à ce portrait réussi qui poussera leur curiosité à en savoir plus … à voir absolument jusqu’au 3 janvier 2021 !

Théâtre La Scène Parisienne

34 rue richer, 75009 Paris

01 40 41 00 00

Plein tarif : 28 euros

Représentation tous les jeudis, vendredis et samedis à 19h et tous les dimanches à 15h

à voir jusqu’au dimanche 3 janvier 2021

Réservez votre place

Pour aller plus loin :

Conseil lecture : Coup de cœur pour la bande dessinée Joséphine Baker de Catel et Bocquet aux éditions Casterman


Les créateurs ont du cœur : la braderie se mobilise contre le sida

La braderie organisée par l’association ARCAT qui lutte contre le VIH/sida existe depuis plus de 35 ans. Elle a été créée à l’initiative de Pierre Bergé et de la maison de couture Yves Saint Laurent. En 1993, période très difficile pour l’épidémie du sida, Pierre Bergé mobilise ses amis créateurs pour l’association ARCAT, dont il était président. C’est ainsi qu’est née la première braderie. L’occasion de renouveler sa garde-robe deux fois par an en suivant toutes les dernières tendances des créateurs, tout en faisant une bonne action pour la planète et pour son porte-monnaie.

La braderie les créateurs ont du cœur au Bastille Design Center. Photo : Virginie Fossé

Traditionnellement, il y a deux braderies par an, qui rassemblent en moyenne 6000 visiteurs. J’ai assisté à celle aux alentours des fêtes de Noël (à l’occasion de laquelle j’ai rencontré les organisateurs, les bénévoles et de nombreux clients).

Hébergée dans un lieu magnifique, le Bastille Design Center avec une immense verrière et un escalier en bois luxuriant digne des plus beaux grands magasins de la capitale, menant à une mezzanine regorgeant de portants et de trésors en tous genres, la braderie solidaire Les Créateurs ont du Cœur se déroule dans un ambiance festive sur trois étages pendant trois jours.

On y trouve majoritairement des vêtements et des chaussures pour femmes, hommes, enfants, des bijoux, des accessoires mais aussi de la vaisselle, de la papeterie et de nombreux objets design pour la maison.

Tout est neuf et a été collecté au moins six mois à l’avance par les bénévoles engagés au service la cause.

« Ce sont des dizaines de milliers de pièces qui sont collectées à chaque braderie, ce qui représente environ une centaine de bénévoles et 200 créateurs mobilisés à chaque événement. Les fonds récoltés sont intégralement reversés à ARCAT qui accompagne les personnes qui vivent avec le VIH ou avec une hépatite, ainsi qu’au Kiosque Infos sida / Checkpoint Paris qui est un centre de dépistage dédié à la communauté LGBT+ dans le Marais.  » nous explique Virginie Fossé,  la chargée de communication.

Faire du shopping solidaire est devenu une pratique de plus en plus courante. En effet, les acheteurs sont contents d’avoir des articles de luxe bradés, mais ils sont aussi ravis de lier l’utile (la cause) à l’agréable (le shopping de pièces de créateurs à des prix défiant toute concurrence).

Résultat, les clients sont fidèles et reviennent chaque année lors des deux braderies organisées par ARCAT.

Photo : Virginie Fossé

Lucille, 44 ans, est une habituée de la braderie. Cette fois-ci encore elle se réjouit d’avoir fait des affaires : « J’ai acheté un superbe manteau Maje que tout le monde m’envie, des petits hauts, des pulls, des t-shirts, des petits bijoux, bref que des choses indispensables. Je viens depuis 5 ans et c’est très agréable, il y a une bonne ambiance. Il y a un renouvellement des produits et les bénévoles sont très dévoués. C’est pour la bonne cause et pour soutenir la lutte contre le sida. »

Ninon, organisatrice de la braderie, en charge de la partie événementielle, se réjouit de la qualité des articles que l’association reçoit en dons pour cette braderie : « Ce sont des belles marques qui nous donnent comme Jean-Paul Gauthier ou Agnès B. donc nous sommes dans une braderie plutôt haut de gamme. Nous sommes très contents d’être hébergés par ce lieu partenaire qui est un très beau lieu. C’est un événement qui nous permet de concrétiser nos projets sur l’année. Sans ces braderies on ne pourrait pas mettre en place de nombreux projets. »

Nicolas Derche, 40 ans, directeur des associations ARCAT et du Kiosque Infos sida / Checkpoint Paris, confirme : « la braderie permet de financer une partie des activités de l’association et de soutenir des nouvelles actions et des projets innovants. La braderie permet un soutien aux actions de prévention, notamment en destination des publics migrants en situation de grande précarité, des aides alimentaires ou des aides au transport, mais aussi un soutien dans la mise en oeuvre des actions de dépistage. »

Même engagement du côté des bénévoles autour de la lutte contre le sida.

Habib, 52 ans, bénévole depuis 2006, nous confie non sans émotion : « Je suis concerné directement car je suis séropositif, ARCAT a été là pour moi quand j’en avais besoin, donc je suis fier de leur donner de mon temps à mon tour. »

Baptiste, bénévole depuis 2011, nous explique l’importance de son engagement : « C’est ma façon de soutenir la cause. Je ne peux pas faire de don car financièrement c’est difficile pour moi. Mais je suis bénévole pour les deux braderies et c’est très important pour moi. »

Fanny, bénévole, témoigne : « ARCAT défend des valeurs qui sont importantes pour moi en tant que lesbienne. ARCAT défend la condition des séropositifs, des migrants mais aussi des travailleuses du sexe. Dans un monde où les migrants sont extrêmement rejetés et les prostituées repoussées au fond du bois, ça a vraiment du sens pour moi. » 

C’est une grosse logistique qui s’organise pour aller récupérer les colis directement dans les boutiques qui font des dons. Les bénévoles se mobilisent pour faire des enlèvements que ça soit à pied, en scooter ou en camionnette ! Chaque braderie se prépare au moins six  mois à l’avance.

Rosita, 48 ans, une des plus anciennes bénévoles, est en charge de l’étiquetage tout au long de l’année en dehors de ses heures de travail : « la braderie, ce n’est pas seulement une semaine de travail, car il y a tout un travail de préparation de plusieurs mois en amont, et aussi à la fin de chaque de braderie, pour ranger et trier ce qu’il reste comme produits invendus. »

Après le succès de la braderie de Noël, la prochaine se prépare déjà.

On a hâte d’y dénicher de nouveaux articles de luxe et faire des achats responsables !

Prochaine vente :

25 et 26 juillet 2020

Bastille Design Center

74 BD Richard Lenoir, Paris 11e

Plus d’infos sur la braderie et l’association en suivant la page facebook ARCAT