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Conversations aphrodisiaques avec Pascale Marthine Tayou et Jérôme Sans

L’artiste Pascale Marthine Tayou et le commissaire d’exposition Jérôme Sans se sont rencontrés en 1998 lors de la Biennale d’art contemporain de Sydney. Depuis, une belle complicité s’est tissée au fil des projets et des années. Pour les 10 ans de l’implantation de Galleria continua en France sur le site des Moulins (à une heure de Paris) Jérôme Sans est le commissaire de l’exposition Voodoo Child, il met en lumière des installations monumentales inédites et des œuvres plus anciennes de Pascale Marthine TayouOn célèbre aussi les 20 ans d’amitié et d’échanges artistiques entre le commissaire et l’artiste dans un livre intitulé : L’interview afro-disiak. Rencontre avec l’artiste, qui préfère se définir comme un « faiseur », et son commissaire d’exposition qui se sont prêtés au jeu de l’interview croisée.

Pascale Marthine Tayou et Jérôme Sans devant l'arbre à palabresà la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini

Pascale Marthine Tayou et Jérôme Sans devant l’arbre à palabres à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

Pouvez-vous nous raconter votre première rencontre ?

Jérôme Sans : C’était en 1998 à la Biennale de Sydney. Je me suis retrouvé face à l’installation « Cameroon Soccer Open »  qui ressemblait à l’évocation d’un match de football après la partie. Les éléments étaient disparates et je ne comprenais pas les règles du jeu de cette œuvre. J’étais interloqué par le vocabulaire de cette installation qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu voir jusqu’alors. Voulant dénouer l’énigme de cette œuvre, j’ai posé une question à l’artiste qui, par chance, se trouvait en face de moi. Sa réponse était très originale, avec une approche très poétique, différente du décryptage analytique et théorique que développent les artistes en parlant de leur travail. Sans que nous nous en rendions compte, notre relation a commencé à ce moment précis et depuis, nous sommes en dialogue perpétuel, même s’il est sporadique.

Pascale Marthine Tayou : Notre première rencontre a eu lieu à Sydney, Jérôme retient mieux les dates que moi. Ce fût une rencontre forte. Depuis, nos moments de conversations sont plus importants que les temps d’expositions qui sont comme des pauses. Ce qui est intéressant dans ma relation avec Jérôme, ce sont nos conversations.

Le livre « L’interview afro-diziak : Pascale Marthine Tayou et Jérôme Sans » sort aujourd’hui et sera disponible à travers la Galerie Continua, pouvez-vous nous raconter cette aventure ?

PMT : Le livre est une introduction à toutes nos conversations depuis toutes ces années.

JS : Nous avons depuis cette première rencontre une relation assez intime. Nous nous retrouvons de manière assez récurrente pour discuter de nos différents projets ensemble ici et là. L’idée de ce livre était de faire la somme de nos discussions au cours des vingts dernières années et de les nourrir de nouveaux questionnements.

Vue de l'expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini
Vue de l’expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

L’exposition Voodoo Child, dont le commissariat est assuré par Jérôme Sans, présente à la fois des nouvelles pièces et des anciennes œuvres, pouvez-vous nous en dire davantage ?

PMT : L’expo Voodoo Child est un nouveau display dans lequel j’ai essayé de créer des modules ludiques. Jérôme a distribué ces éléments comme s’ils étaient des applications sur un système. Nous invitons le public à y plonger et à créer son propre système.

JS : Ce terme de display correspond en effet assez bien à cette exposition. Pascale joue avec les mots, l’art, les situations, la vie… En tout cas, il n’était pas du tout question de faire une exposition scientifique, historique ou linéaire. Nous avons plutôt cherché à créer un dialogue entre ces œuvres très différentes (sculptures, tableaux,installations) qui développent un territoire à la fois rugueux, bruyant, chaleureux et coloré. Relier tous ces éléments ensemble peut parfois créer des courts-circuits. Ce ne sont que des propositions de cartographies que chacun peut reconfigurer, redénouer en imaginant de nouvelles histoires.

Vue de l'expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini
Vue de l’expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

Qu’entendez-vous par ce titre, Voodoo Child ?

PMT : C’est un titre que j’ai validé. Le commissaire en parlera certainement mieux que moi. C’est un projet de commissariat qui suppose ou conçoit que je sois l’enfant du vaudou. Mais qu’est-ce que le vaudou aujourd’hui (puisqu’on parle d’un vaudou contemporain et pas passéiste) ? Le titre n’est qu’une proposition… Ce qui m’intéresse dans la vie c’est l’humain au sens global.

JS : Bien sûr, s’il y a dans ce titre d’abord un clin d’œil à Jimi Hendrix, c’est aussi un hommage à la virtuosité singulière et à la dextérité artistique de Pascale qui passe tour à tour d’un élément trouvé dans la rue à un autre élément acheté dans une boutique ou rencontré sur son chemin. Il y a une fraîcheur dans son travail, une excitation du premier accord joué, un appel à rester ouvert sur le monde, à rester positif : une sorte d’éternelle jeunesse. Pascale, qui ne se prend jamais au sérieux, recherche en nous tous les enfants que nous avons été et que nous sommes. Nous sommes tous des enfants du vaudou, des voodoo children, nous sommes tous africains quelque part. Je rejoins Pascale dans cette affirmation d’un vaudou ultra contemporain, ultra connecté, voire futuriste…

Portrait de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini
Portrait de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

Pascale Marthine Tayou, j’aimerais que l’on revienne sur votre relation particulière avec la Galerie Continua en France, qui fête ses 10 ans. Vous êtes l’un de leur artistes phare avec Daniel Buren ou Anish Kapoor… 

PMT : Ma relation avec la Galerie Continua a commencé justement au moment où je cherchais à me défaire du système des galeries. Ça ne m’intéressait pas de collaborer avec des galeries, et un des trois directeurs m’a interpellé pour me proposer une production. Vous dites que je suis un artiste phare de la galerie, je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire d’être un artiste… Mais si vous le dites c’est que vous savez pourquoi vous le dites (rires). Peut-être c’est ce que je fais qui suppose cela.

Dans ce cas Pascale, tentez de nous donner votre définition :

PMT : Je fuis beaucoup la scène même si la scène est paradoxalement mon lieu de travail, c’est une protection, je préfère raser les murs… (rires) La définition d’artiste est trop fourre-tout. J’ai un certain parcours, mais je ne pense pas que ce soit ma personne dans la chaîne qui soit importante mais plutôt comment donner la place aux émotions, aux sensations. Je préfère dire que je suis un « faiseur », un « proposant »… Mes propositions doivent permettre de faire réfléchir. Ce sont des pistes…

Jérôme, Pascale n’aime pas qu’on le définisse comme un artiste, comment le définiriez-vous ? 

JS: Je crois que ce qui fait peur à Pascale dans cette définition d’artiste c’est son cadre trop limitatif. Le mot artiste le campe dans un contexte qu’il refuse. Il préfère effectivement le terme de « faiseur » que son père lui a donné un jour pour définir sa pratique. Le faiseur prend des risques. Le qualificatif d’artiste ne lui convient pas car cela sous-entend celui qui regarde le monde à distance. Or, Pascale regarde le monde de l’intérieur, il regarde avec le monde. Il n’est pas celui qui juge,qui regarde l’autre, il est véritablement avec l’autre dans le monde.

Quels sont vos prochains projets ?

PMT : Je reviens de la Biennale de Milan. J’ai récemment fait partie d’une exposition collective sur la nouvelle scène contemporaine cubaine car je suis aussi un peu cubain ! La semaine prochaine, je vais à Miami pour une exposition personnelle. J’ai peur d’aller au-delà d’une semaine dans mes plannings. (rires)

JS : Effectivement, ce livre n’est que le premier chapitre, une introduction au volume 2 qui sortira dans quelques années. Ce qui m’intéresse, c’est de travailler dans la durée avec les artistes et avoir la chance de pouvoir les accompagner dans le temps. Être en dialogue avec un artiste en plein cheminement dans des discussions personnelles et artistiques.

Vue de l'expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini
Vue de l’expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

Pour conclure, avez-vous une anecdote à nous raconter ? 

PMT : Je me souviens d’une anecdote à propos de l’installation de la colonne Pascale dans le quartier de New Bell à Douala au Cameroun. Cela faisait seulement une journée que la colonne était en place et je rencontre un riverain qui ne savait pas que j’en étais l’auteur et qui me donne son explication.

Il me dit ceci : « C’est le siège d’une confrérie ésotérique. Pendant que la ville dort, les magiciens viennent ici toutes les nuits et font un festin après avoir descendu une par une les casseroles. Dès que l’aube arrive ils remettent tout en place et disparaissent. »

Le lendemain lors du vernissage officiel avec Doual’art autour de ma colonnen alors que je fais un discours, je repère dans la foule cette même personne qui entend une autre version de l’histoire.

Ce qui m’intéresse dans cette anecdote, c’est comment cet homme s’est approprié l’œuvre en fonction de sa localité, de sa pensée locale.

Vue de l'expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Copyright photo : Claire Nini
Vue de l’expo Voodoo Child de Pascale Marthine Tayou à la Galleria Continua Les Moulins. Crédit photo : Claire Nini

JS : Je me souviens avoir eu la chance de me retrouver au Cameroun à Douala avec Pascale dans ce même quartier, non loin de l’endroit où fût installée ensuite la colonne Pascale. Pascale m’avait emmené déguster un poisson grillé dans un modeste restaurant fait de bric et de brocc, qui s’est avéré être l’un des meilleurs poissons que je n’ai jamais mangé. Nous repensions à tout ce que nous avions fait ensemble partout dans le monde. Avoir cette réflexion dans ce lieu précis : c’était vraiment un moment de grâce !

Le livre l’interview Afro Disiak est  édité par la Galleria Continua, et disponible à Galleria Continua/Les Moulins (Boissy-le-Châtel)


Stop Ma Pa Ta : les artistes béninois s’exposent à la Villa Arson à Nice

Quatorze artistes béninois du Centre Arts et Cultures Lobozounkpa de Cotonou s’invitent à la Villa Arson – Centre d’art à Nice, le temps de l’exposition « Stop Ma Pa Ta » jusqu’au 17 septembre 2017. Grand mécène, à l’initiative de ce projet inédit : c’est la Galerie Vallois (Paris) qui a fait le lien entre les deux centres d’art. Visite guidée des œuvres et retour en images et en citations d’artistes sur cette très belle exposition à la fois poétique et politique.

Entrée de l'exposition Stop Ma Pa Ta - Villa Arson Nice - Copyright photo : Claire Nini
Entrée de l’exposition Stop Ma Pa Ta – Villa Arson Nice – Copyright photo : Claire Nini

Jean-Pierre Simon, actuel directeur de la Villa Arson et ex- directeur du Centre Culturel français de Cotonou s’enthousiasme :

« Je souhaite par cette exposition à la Villa Arson faire connaître et partager la puissance de la création béninoise. J’y retrouve aujourd’hui le même esprit, les mêmes signes qu’il y a quarante ans lorsque je programmais les expositions au CCF. L’esprit de dialogue entre les générations, les cultes traditionnels, l’inspiration des ancêtres, l’invention plastique des artisans jouant avec la tradition et la modernité,la profondeur d’une pensée politique…Cette exposition inaugure, je l’espère, un cycle de collaboration entre la Villa Arson et le Centre Arts et Cultures Lobozounkpa de Cotonou, notamment au travers d’un programme de résidences croisées. »

Le titre de l’exposition « Stop Ma Pa Ta » emprunté à l’oeuvre éponyme de l’artiste Benjamin Déguenon peut se traduire par : Ma matière première n’est pas ta matière. Cette interjection donne d’emblée le ton à cette exposition qui met en scène des sujets politiques et sociétaux. Elle illustre avec ironie la lucidité de l’artiste et du pays tout entier sur l’exploitation abusive des ressources africaines par les pays occidentaux.

« Avec Stop Ma Pa Ta, je veux dénoncer la manière dont les ressources, en particulier minières, du continent africain, sont exploitées dans le mépris des peuples par les compagnies étrangères. A quand la fin d’une telle manipulation des africains comme des marionnettes ? C’est aussi pour moi, à travers cette installation, une occasion de rendre hommage aux victimes passées de l’esclavage. » explique Benjamin Déguenon.

Dès le jardin de la Villa Arson, les œuvres et installations « Bienvenue en Afrique France » d’ Edwige Aplogan aux couleurs des drapeaux africains colonisent les oliviers et accueillent les visiteurs dans un nouveau territoire.

Un peu plus loin, à l’entrée de l’exposition dans le Centre d’art, autre installation de l’artiste : des billets de francs CFA des anciennes colonies en pagaille inondent le sol et interrogent sur la légitimité de cette monnaie produite en France pour des pays pourtant indépendants depuis plus de cinquante ans. Oeuvre percutante et immédiatement efficace .

« Cette monnaie arrimée à l’euro et donc à la France, maintient les pays africains francophones dans une relation dominant/dominé et reste un des derniers vestiges d’une colonisation qui tarde à être abolie » confie l’artiste Edwidge Aplogan.

Edwige Aplogan - Installation billets francs CFA. Copyright photo : Claire Nini
Edwige Aplogan – Installation billets francs CFA. Copyright photo : Claire Nini
Edwige Aplogan - Installation billets francs CFA. Copyright photo : Claire Nini
Edwige Aplogan – Installation billets francs CFA. Copyright photo : Claire Nini

Quand les œuvres ne traitent pas de la France Afrique ou des relations diplomatiques et monétaires, il est largement question dans cette exposition de la problématique migratoire évoquée par de nombreux artistes béninois. En effet, ce sont souvent des problèmes économiques qui motivent ces personnes à quitter leur pays et à tenter l’aventure. Cette thématique tristement d’actualité est aussi un clin d’œil historique car le Bénin fût un pays très marqué par l’esclavage.

A travers une série de douze dessins réalisés à l’encre de Chine, Didier Viodé rend hommage à tous ces voyageurs de l’impossible et à leur lutte quotidienne pour leur survie dans des eldorados qui s’avèrent souvent hostiles.

Didier Viodé - Dessin de la série Migrants. Encre de chine sur papier. Copyright photo : Claire Nini
Didier Viodé – Dessin de la série Migrants. Encre de chine sur papier. Copyright photo : Claire Nini
Richard Korblah - Installation Des ponts, pas des murs. Copyright photo: Claire Nini
Richard Korblah – Installation Des ponts, pas des murs. Copyright photo: Claire Nini

Les quatre personnages sculptés de Richard Korblah sont dans un voyage qui semble s’être figé dans le temps. Depuis combien de temps sont-ils là ? Où vont-ils ? Combien de kilomètres ont-ils déjà parcouru ? Combien de kilomètres à parcourir encore jusqu’à la destination finale ?

 » Mon installation parle des déplacés, victimes des conflits armés, des religions, de la politique ou des problèmes économiques. Quatre personnages sont entourés de leur colis, immobiles, comme dans l’attente d’une liberté incertaine. » raconte Richard Korblah.

Gérard Quenum, entasse des têtes de poupées aux cheveux cramées dans son installation en forme de pirogue qu’il a baptisé, non sans ironie : « Voyage vers Mars » pour illustrer le côté surréaliste de cette situation migratoire absurde qui persiste et semble être sans fin.

« Bateaux, immigration de masse, j’appelle aussi cette installation Voyage vers mars. Quand on voit des gens qui quittent leur pays pour aller sur un autre continent, c’est comme s’ils quittaient la terre pour aller sur une autre planète car la terre est devenue invivable. Alors, ils auraient l’espoir que sur une autre planète, sur Mars, ce serait mieux. Cette fiction devient réalité avec ceux qui essaient par tous les moyens de traverser les mers pour échapper aux guerres, à la pauvreté, à la violence, à l’avancée des déserts. Les gens sont désespérés. Ils risquent leur vies pour aller vers Mars ». affirme Gérard Quenum.

Dominique Zinkpé - Installation - Le Voyage. Copyright photo : Claire Nini
Dominique Zinkpé – Installation – Le Voyage. Copyright photo : Claire Nini

Les figurines « hôhô » de Dominique Zinkpé forment elles aussi une embarcation de fortune entourée de tongs multicolores de toutes les tailles, vestiges d’un voyage réel ou fictif où il ne reste plus que cette trace de vie humaine.

 » La pirogue que je montre ici, symbolise le voyage. Il y a des voyages qui ne sont pas choisis, qui nous sont imposés. Tout en restant des voyages. Le sujet de l’esclavage est souvent traité avec des chaînes, des êtres en souffrance. Je veux le traiter de façon plus légère, plus poétique, avec des personnages debout, parés. Le voyage à notre époque suppose des passeports numériques, des moyens de transports sophistiqués. Dans cette oeuvre au contraire, il y a dépossession de l’identité, destination inconnue, perte de repères. » commente Dominique Zinkpé, artiste et directeur du Centre d’art de Cotonou depuis 2014.

Dominique Zinkpé - Installation - Le Voyage. Copyright photo : Claire Nini

Dominique Zinkpé – Installation – Le Voyage. Copyright photo : Claire Nini

Ce sont les mêmes statuettes que l’on retrouve dans l’oeuvre intitulée « Globe » de Dominique Zinkpé.

« Quant au globe, c’est le monde qui contient tous les éléments, la terre, l’air, les mers. Il a été donné en partage à l’homme, à tous les hommes. Mais le partage des territoires n’est pas équitable. Il faut œuvrer pour plus d’harmonie. Il faut réveiller les consciences. » s’indigne Dominique Zinkpé.

Dominique Zinkpé - Globe. Copyright photo : Claire Nini
Dominique Zinkpé – Globe. Copyright photo : Claire Nini
Dominique Zinkpé - Globe - détail de l'oeuvre. Copyright photo : Claire Nini
Dominique Zinkpé – Globe – détail de l’oeuvre. Copyright photo : Claire Nini

Enfin, la tradition vaudou et la vie quotidienne sont également largement illustrées par les œuvres des artistes béninois.

Les masques en bois peints de Kifouli Dossou sont autant de scènes familiales, culturelles, rituelles ou sociétales. Mais derrière l’apparente naïveté de ces personnages, il y a toujours beaucoup d’humour et matière à réflexion sur des sujets aussi variés que la polygamie, l’éducation, la chasse, ou la dépigmentation de la peau.

« Je suis un sculpteur de Gélédé. Dans ma tradition, le le Gélédé est sacré. Il est montré lors des cérémonies pour des rituels. Je m’inspire de ma tradition pour essayer d’éduquer, de sensibiliser. » déclare Kifouli Dossou.

Kifouli Dossou - Masque Glélé. Copyright photo : Claire Nini
Kifouli Dossou – Masque Glélé. Copyright photo : Claire Nini
Kifouli Dossou - Masque Glélé. Copyright photo : Claire Nini
Kifouli Dossou – Masque Glélé. Copyright photo : Claire Nini

La sculpture Coiffe paysanne universelle de Richard Korblah dénonce le problème du manque d’eau en Afrique.

« Il y a des régions où on voit des femmes chargées de bidons pour aller puiser de l’eau au loin, à longueur de journée. Il y en a tellement qu’on ne voit plus leurs cheveux. » explique Richard Korblah.

Richard Korblah - Coiffure paysanne universelle. Copyright photo : Claire Nini
Richard Korblah – Coiffure paysanne universelle. Copyright photo : Claire Nini

Dans le texte du catalogue d’exposition, Eric Mangion, co-commissaire de cette exposition, mettait en garde contre plusieurs écueils en ces termes :

 » L’Afrique devient un marché, elle est donc bankable. Ce constat est certes un peu cynique, mais il a pour but de rappeler que l’Occident n’a toujours pas fini d’entretenir avec l’Afrique des relations ambiguës. Ce que l’on nomme conceptuellement « post-colonialisme » pourrait se résumer plus prosaiquement par  » colonialisme tardif ». Il est donc difficile d’organiser une exposition d’artistes africains sans avoir toutes ces idées en tête. Comment éviter la carte de la fausse candeur, l’exotisme sympathique, les discours manichéens ou tout simplement les jugements raccourcis, qu’ils soient sociologiques ou esthétiques ? » 

Eric Mangion peut être rassuré. Pari réussi pour cette très belle exposition qui donne à voir une scène artistique plurielle et vibrante loin des clichés misérabilistes sur l’Afrique. Cette exposition est un véritable hommage à tous ces artistes béninois et à leur talent dans un pays où il n’y a pas d’école d’art.


Kettly Noël, la performance comme espace d’exposition du corps et des sentiments

Samedi 1er juillet, a eu lieu le vernissage de l’exposition « A quoi rêvent les forêts ?  » à la galerie des filles du Calvaire sous le commissariat de Lucie Touya. L’exposition collective rassemblait 7 artistes dont deux artistes performeuses : Olya Kroytor et Kettly Noël. 

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini
Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

Née à Haïti,  Kettly Noël d’abord vécu quelques années au Bénin,  avant de s’installer au Mali à Bamako où elle vit depuis plus de 20 ans maintenant. Elle y créé la structure de formation Donko Seko, et dirige le festival Dense Bamako Danse. Cet après-midi-làl’artistedanseuse, chorégraphe, actrice, qui s’amuse à ne jamais être là où on l’attend, réalisé dans la galerie parisienne une performance inédite. Rencontre avec une artiste iconoclaste.

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire NiniKettlypouvezvous revenir sur la création de « Panser les arbres »  et nous éclairer sur ce titre à la fois poétique et énigmatique ?

Suite à une invitation de Lucie Touya, la performance a été conçue spécialement pour l’exposition et crée directement dans la galerie avec la complicité de Michel Meyer le scénographe avec lequel j’ai travaillé. Bien sûr, avant d’arriver à Paris, j’avais déjà des idées assez claires sur ce personnage de fétiche et de chamane que j’interprète. L’idée de travailler avec un arbre dans l’espace est une proposition de la galerie que nous avons développé avec Michel en recomposant un arbre pansé. Je me souviens d’un petit endroit en Haïti où tous les cocotiers étaient en train de mourir, ils étaient malades et avaient besoin d’être soignés, donc c’est panser au sens de soin. Mais on peut aussi comprendre penser au sens spirituel : à quoi rêve la forêt ? À quoi pensent les arbres aujourd’hui ?  C’est une question qui a toute sa place quand on voit ce qui se passe actuellement sur la planète … Penser les arbres c’est aussi les chérir …

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini
Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

On vous connaît comme actrice, vous avez notamment incarné le personnage de Zabou dans le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissoko,  danseuse et chorégraphe, mais aussi directrice artistique du Festival Danse Bamako Danse …  Votre pratique de la performance est-elle récente et qu’est-ce qu‘elle vous apporte que les autres disciplines artistiques ne vous permettent pas ? 

J’ai toujours fait des performances depuis Haïti, même si à l’époque je n’appelais pas cela performance.  A force d’expériences, de questionnements, de recherches, des envies nouvelles  naissent,  et je me suis tout naturellement imposée au fil du temps comme une artiste performeuse.  Depuis une dizaine d’années, je questionne ces deux espaces que sont l’espace du spectacle vivant et celui de la performance.  J’aime la performance qui est un autre espace d’exhibition et d’exposition du corps et des sentiments.  J’aime ce rapport plus direct au public, moins guindé, moins sous le contrôle de ses émotions, et toujours curieux de voir jusqu’où je peux l’emmener. L’idée qui me plait aussi beaucoup avec le performing art  c’est de travailler de façon instantanée. Je peux vraiment aller au bout de ce que je ressens, chercher les limites, vivre des choses très fortes et partager des moments uniques. J’aime beaucoup les surprises , je ne sais jamais où je vais. C’est très fatigant de travailler ainsi, mais en même temps ça m’amuse beaucoup, alors j’accepte toujours des nouveaux projets de performances.

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini  
Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

A ce propos, vous vous êtes récemment illustrée à la Documenta 14  à Athènes, avec une performance qui a été très remarquée et appréciée du public. Pouvez-vous nous en dire davantage sur « Zombification«  ? 

Dans la culture haïtienne, la zombification est un état dans lequel se trouve une personne dépossédée d’elle-même, dans une mort apparente. La personne zombifiée est manipulable à souhait, et obéit à tous les ordres sans résistance . Un zombi, est un revenant devenu esclave sur une plantation. Il est non seulement lié aux racines africaines mais également à l’esclavage et à l’oppression dans l’île :  c’est un mort vivant .

« Zombification » est un projet d’installation/performance que j’ai réalisé une fois de plus avec la complicité du scénographe Michel Meyer. Je suis très contente du résultat car il a réalisé au plus près ce que j’imaginais en terme de décor et de costumes.

J’ai travaillé avec deux danseurs ivoiriens :  Sanga Ouattara et Léonce Allui Konan de la compagnie Yefimohah, un danseur malien : Ibrahima Camara et deux danseuses grecques: Martina Kokolaki et Ioanna Aqqelopoulo.   Dans une lumière conçue par Samuel Dosière et sur une création musicale d’Hugo Maillet,  « Zombification » est un ballet  macabre de corps déshumanisés. Pendant 45 minutes, d’étranges croques morts aux allures de « sonderkommandos » d’Ebola affublés de blouse aux dessins des divinités vaudous déplacent inlassablement les cadavres dans un chantier de l’absurde.  Seule personnage à la frontière entre les morts et les vivants, j’incarne une Orphée contemporaine, qui tente de survivre dans ce chaos.

La pièce est née de ma révolte  par rapport à la “Zombification” globale à laquelle on assiste, cette insensibilisation et indifférence aux drames, massacres, tortures, guerres. Nous vivons un lavage de cerveau planétaire, une oblitération globale destinée à éliminer tout libre arbitre, conscience, et compassion.

https://www.youtube.com/watch?v=gv1yhymfhx0&spfreload=10

Dans la pièce chorégraphique  » Je ne suis plus une femme noire » dont vous êtes à la fois la chorégraphe et la danseuse , on retrouve le même dispositif scénographique, avec un arbre déraciné, couché sur la scène, dans cette performance que vous venez de présenter aujourd’hui à la galerie on retrouve un arbre, est-ce un hasard, une coïncidence ou un clin d’œil à « Je ne suis plus une femme noire ? »

Cela s’explique surtout par la thématique de l’exposition de Lucie Touya « A quoi rêvent les forêts ? ». C’est vraiment un nouveau projet et absolument pas une redite de « Je ne suis plus une femme noire ».  Pour la commissaire de cette exposition , il était évident de voir un arbre se matérialiser dans l’espace, ce qui peut évidemment rappeler l’arbre de « Je ne suis plus une femme noire ». C’est un clin d’œil involontaire …

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini
Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

Pourquoi cette mise à nu au sens propre comme au sens figuré est-elle indispensable dans votre pratique artistique et votre processus créatif ? 

La question d’être nue sur scène interroge toujours. Surtout lorsqu’on travaille sur le continent africain où existent beaucoup de tabous liés au corps. Pour ma part, mon corps est mon outil de travail. Il est transformé, maquillé, déguisé,  sanglé, balloté … Dans cette performance, je suis pansée comme une momie avec des bandes de tissus puis je m’en défais complétement. A des moments la nudité s’impose, cette mise à nu permet d’enlever toutes les barrières. L’espace scénique me permet de me libérer de toutes ces entraves.

Justement, c‘est votre corps de femme qui est mis en scène dans votre performance Vous considérez vous comme féministe ? 

Je ne peux pas nier que mon corps est féminin. J’ai un corps de danseuse, qui a eu un enfant, et qui est traversé par le temps. Et c’est justement ce corps que je souhaite exposer.  Je suis femme et être femme veut dire se battre pour exister… et en plus je suis une femme noire (rires) ! Je suis femme donc forcément féministe.

Quels sont vos projets dans les prochains mois à venir ? 

Je suis invitée au Festival d’Avignon du 9 juillet au 15 juillet. J’y  présente une pièce qui date de 2002. « Ti Chelbé » : c’est un huit clos entre un homme et une femme: un vrai rapport de force qui exprime toute la violence entre les deux genres. Cette pièce est interprétée par  Oumaïma Manaï (Tunisie)  et Ibrahima Camara (Mali). Auparavant, je jouais le rôle féminin, aujourd’hui je passe le relais et c’est très important pour moi.  C’est une autre possibilité de faire exister le travail en le faisant interpréter par des jeunes danseurs.

Ensuite il y a la Documenta, après Athènes, où j’ai présenté Zombification, je suis invitée à Kassel avec la pièce Errance.

Et ensuite ce sont les vacances !

Les vacances finies, il faudra préparer votre festival Dense Bamako Danse qui se tiendra comme c’est toujours le cas en même temps que les Rencontres de la photo de Bamako. Quelle surprise nous réservezvous pour cette édition 2017 ? Quel pont faites vous avec la Biennale de la photo, qui est une manifestation culturelle que vous appréciez tout particulièrement ? 

Nous allons organiser une soirée de performances avec la commissaire Marie Ann Yemsi pendant Dense Bamako Danse du 30 novembre au 4 décembre. On est en train de travailler ensemble et d’imaginer une programmation qui se déroulera au Fali Fatô qui est lieu de création et de rencontres que j’ai créé et intégré au Donko Seko.

J’aime beaucoup programmer et concevoir des nouvelles choses et surtout concocter des surprises pour ce public malien que je connais bien !

Kettly Noël : Performance Panser les forêts à la Galerie des Filles du Calvaire. Copyright photo : Claire Nini

 Exposition  » A quoi rêvent les forêts » à la Galerie des Filles du Calvaire jusqu’au 29 juillet.  

Commissariat : Lucie Touya

Performance : Kettly Noë

Scénographie : Michel Meyer

Maquillage : Isabelle Théviot

Crédits photos : Claire Nini

 

 


Carte Blanche à Alain Mabanckou à la Fondation Louis Vuitton

En résonance à l’exposition Art/Afrique, le nouvel atelier imaginé par la commissaire d’exposition et directrice artistique Suzanne Pagé, la Fondation Louis Vuitton a donné carte blanche à Alain Mabanckou.

Ambianceur des esprits il a concocté un programme exceptionnel les 24 et 25 juin intitulé « Penser, dire, raconter et jouer l’Afrique » mettant à l’honneur la poésie et la littérature francophone.

Pendant le temps d’un weekend, les visiteurs de la Fondation Louis Vuitton ont été gâtés. Ils ont eu la chance de rencontrer des personnalités artistiques de renom comme le journaliste Soro Solo, animateur de l’émission L’Afrique en Solo sur RFI, Daniel Laferrière, premier auteur haïtien à siéger à l’Académie française, ami de longue date d’Alain Mabanckou ou encore le slameur Marc Alexandre Oho Bambe plus connu sous le nom de Capitaine Alexandre.

Ce billet propose une promenade à travers la programmation de la journée du samedi 24 juin à laquelle j’ai assisté avec grand plaisir, après avoir gagné une invitation suite à un jeu concours organisé par la radio France Culture.

Ce fût facile : il suffisait de savoir qui était l’architecte de la Fondation Louis Vuitton. Il ne s’agissait pas de Jean Nouvel à qui on attribue, en revanche, la somptueuse Philarmonie de Paris, ni de Christian de Portzampac, mais bel et bien de Franck Gehry.

Alain Mabanckou, animant le débat à l’auditorium de la FLV en compagnie de Kidi Bebey (la fille de Francis Bebey) Crédit photo : Claire Nini
Alain Mabanckou, animant le débat à l’auditorium de la FLV en compagnie de Kidi Bebey (la fille de Francis Bebey) Crédit photo : Claire Nini

Mon billet gagnant fièrement retiré, je m’apprêtais à vivre un voyage inoubliable de 15h à 21h allant de surprise en surprise au fil de cette riche programmation imaginée par Alain Mabanckou.

Alain Mabanckou, est un auteur, poète et essayiste originaire du Congo Brazzaville, que j’apprécie tout particulièrement pour sa personnalité et son esprit libre et critique. Professeur de littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA),  élu à la Chaire de création artistique du Collège de France (2015 2016), j’avais suivi à Paris tous ces cours au Collège de France avec grand enthousiasme avec le sentiment à chaque fois de vivre des moments historiques.

Semaine après semaine,  un professeur aux allures de sapeur congolais, nous dispensait des cours de littérature francophone avec un humour qui décoiffait les habitués des bancs de cette vieille institution datant de François 1er.

Une décolonisation des esprits en bonne et due forme …

https://www.college-de-france.fr/site/alain-mabanckou/

Je fus très heureuse de retrouver ce même vent de fraîcheur dans cette programmation spécialement conçue par ce génie des mots qui a également le don de réunir autour de lui de belles personnalités.

Gabriel Kinsa, le conteur devant une photographie de Seydou Keita.Crédit photo : Claire Nini  
Gabriel Kinsa, le conteur devant une photographie de Seydou Keita.Crédit photo : Claire Nini

L’après midi commença  avec les contes Kongo du comédien et metteur en scène Gabriel Kinsa, reconnu comme l’un des meilleurs conteurs francophones.

Pendant plus d’une heure, il nous plongea dans son univers et nous étions suspendus à ses lèvres. Une ballade plaisante à travers les légendes et croyances ancestrales.

Au fil de l’évolution de l’histoire, nous déambulions dans les espaces de l’exposition Les Initiés présentée au sous sol, avec la curieuse soif de connaître la suite. Un enchantement fait d’intrigues et de mystères mais aussi d’humour, d’interludes musicales, de moments de poésies et de chansons.

La prestation de Gabriel Kinsa a été chaleureusement saluée par un public transgénérationnel sous le charme.

Criss Niangouna déclamant sa poésie dans la cascade. Crédit photo : Claire Nini
Criss Niangouna déclamant sa poésie dans la cascade. Crédit photo : Claire Nini

C’est ensuite le comédien et auteur Criss Niangouna qui a fait résonner les œuvres poétiques de Tchicaya U Tam’si et Bernard B.Dadié dans un dialogue qu’il  a intitulé  » Frères de rimes. »

Une expérience sonore inédite où les mots claquent et se confondent avec les clapotis de la cascade et les sons du musicien Pierre Lambla.

  • Débat : Voix de femmes et diasporas africaines à l’auditorium. Crédit photo : Claire Nini
    Débat : Voix de femmes et diasporas africaines à l’auditorium. Crédit photo : Claire Nini

    La suite des événements s’est poursuivie dans l’auditorium de la FLV. Alain Mabanckou a donné la parole à quatre femmes puissantes autour du débat « Voix de femmes et diasporas africaines » avec un panel composé de Kidi Bebey (auteure et journaliste), Caroline Blache (historienne, documentariste et photographe), Nadia Yala Kisukidi (Docteure en philosophie) et Lucy Mushita (Professeure de Littérature à l’Université). Tour à tour, elles ont expliqué comment en tant que femmes vivant et exerçant leur profession en Europe, elles contribuent à écrire et raconter l’Afrique en fonction de leurs histoires personnelles de diasporas.

Un extrait du web documentaire « Noire Amérique » de Caroline Blache a été projeté ouvrant la réflexion aux comparaisons avec la communauté afro américaine.

https://creative.arte.tv/fr/noireamerique

Le comédien Modeste Dela Nzapassara dans Black Bazar. Crédit photo : Claire Nini
Le comédien Modeste Dela Nzapassara dans Black Bazar. Crédit photo : Claire Nini

Les quatre femmes puissantes ont ensuite laissé la parole au comédien Modeste Dela Nzapassara qui s’est illustré dans une adaptation théâtrale du roman Black Bazar d’Alain Mabanckou, nous offrant plus d’une heure des savoureuses aventures d’un sapeur congolais vivant dans le quartier de Château Rouge dans le 18ème arrondissement de Paris.

Le sapeur de Black Bazar très applaudi s’est éclipsé en cédant la place au dandy et poète Abl Al Malik.

Abl Al Malick slame à l'auditorium. Crédit photo : Claire Nini
Abl Al Malick slame à l’auditorium. Crédit photo : Claire Nini

 

La soirée s’est en effet terminée en beauté avec la prestation très attendue du rappeur slameur qui nous a narré avec sa diction et son phrasé inimitable sa rencontre adolescente avec l’écrivain Albert Camus. Fasciné par les mots du prix Nobel, le jeune Abd Al Malik commence à son tour à écrire des textes puis des films …

«  Avec mes invités, nous voulons délivrer le message suivant : l’Afrique est à reconsidérer aussi bien dans les méandres de l’Histoire que dans les lacis du présent. » Tel est le pari réussi avec brio pour Alain Mabanckou et ses illustres invités qui ont donné à voir et à entendre une Afrique vibrante.

La programmation d’excellence pensée par Alain Mabanckou a redonné toutes ses lettres de noblesse à la littérature francophone.

 » Etre un écrivain francophone, c’est être dépositaire de cultures, d’un tourbillon d’univers. Etre un écrivain francophone, c’est certes bénéficier de l’héritage des lettres françaises, mais c’est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit la distance des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l’univers. La fratrie francophone est en route. Nous ne viendrons plus de tel pays, tel continent, mais de telle langue. Et notre proximité de créateurs ne sera plus celle des univers. » a conclu le maître de cérémoniel à la fin de cette première journée.

Une fois de plus Alain Mabanckou nous a donné une leçon d’élégance doublée d’un message de paix universel …


Enfin après tant d’années, nous sommes nous aussi dans des musées

Enfin après tant d’années, nous sommes nous aussi dans des musées .. peut-on lire dans un message inscrit dans le tableau du peintre congolais Chéri Samba présenté dans l’exposition « Les initiés » rassemblant un choix d’œuvres de la collection Jean Pigozzi, actuellement à la Fondation Louis Vuitton à Paris jusqu’au 28 août 2017.

Chéri Samba - Enfin après tant d'années, détail du tableau
Chéri Samba – Enfin après tant d’années, détail du tableau

Enfin … est le mot approprié. Paris se réveille tardivement et pour combler toutes ces années où l’art contemporain africain n’a guère été visible dans la capitale française, s’engouffre dans une frénésie artistique africaine à en donner le tournis.

L’Afrique et ses artistes sont partout à Paris en ce moment : l’Afrique a été l’invitée d’honneur de Paris Art Fair cette année, l’exposition « Afriques Capitales » à la Villette, l’exposition « le jour qui vient » à la Galerie des Galeries Lafayette … et pas une mais deux expositions à la Fondation Louis Vuitton qui n’a pas pu échapper à cet engouement africain soudain …

La première exposition intitulée « les Initiés » rassemblent les œuvres de quinze artistes emblématiques de la collection Jean Pigozzi  : Frédéric Bruly Brouabé, Seni Awa Camara, Romuald Hazoumé, Rigobert Nimi, Chéri Samba, Malick Sidibé, Seydou Keita, Moke, JD Okhai Ojeikere …

Vue de l'exposition - Les Initiés - Fondation Louis Vuitton
Vue de l’exposition – Les Initiés – Fondation Louis Vuitton

Certes, l’écrin de l’architecte Franck Gehry qui abrite la Fondation offre de nombreux mètres carrés pour sublimer les œuvres dans des espaces vastes, mais lorsque l’ on est déjà justement un peu « initiés » à l’art contemporain africain, on en ressort quelque peu déçus car la découverte n’est pas au rendez-vous : beaucoup de ces artistes ont déjà été montrés lors de l’exposition Beauté Congo à la Fondation Cartier en 2015.

Les visiteurs néophytes venus nombreux à l’occasion de la Nuit européenne des musées en ce samedi 20 mai, ou les fashionnistas japonaises adeptes de la marque française de maroquinerie de luxe aux hologrammes, y trouveront peut- être leur compte et repartiront avec quelques notions et quelques noms d’artistes nés sur le continent africain.

Vue de l’exposition – Les Initiés – Fondation Louis Vuitton

L’exposition « Les Initiés » met à l’honneur les pionniers et les grands marronniers, la plupart des artistes présentés sont nés entre les années 1920 et 1950. Ce qui rend l’appellation de contemporain quelque peu anachronique … Une présentation nécessaire cependant dans les sous-sols de la Fondation de tous ces artistes « ancêtres » comme racines solides et essentielles à l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes.

Vue de l’exposition – Etre là – Fondation Louis Vuitton 

La nouvelle scène contemporaine d’ artistes nés après les indépendances entre les années 1970 et 1980 est quant à elle mieux représentée dans les étages supérieurs de la Fondation dans l’exposition  « Etre là » qui consiste à une mise en lumière de la scène contemporaine sud africaine et dans la sélection d’œuvres de la Collection de la Fondation présidée par Bernard Arnault. On y retrouve notamment Omar Victor Diop né en 1980 ou encore Kudzanai Chiurai artiste originaire du Zimbabwé née en 1981.

Oeuvre vidéo de Wanchegi Mutu – La Collection

Si les œuvres sont beaucoup plus contemporaines dans les étages supérieurs : installations monumentales, œuvres vidéos, on regrette cependant le manque de prise de risque de la collection Vuitton qui reste très conventionnelle …