Rencontre avec N’Goné Fall, commissaire générale de la saison Africa2020

Article : Rencontre avec N’Goné Fall, commissaire générale de la saison Africa2020
19 mai 2020

Rencontre avec N’Goné Fall, commissaire générale de la saison Africa2020

Diplômée de l’école spéciale d’architecture de Paris, N’Goné Fall est une commissaire d’exposition sénégalaise. Elle a notamment travaillé sur l’édition 2001 des Rencontres de la Photo de Bamako et sur la Biennale d’art contemporain de Dakar en 2002. Essayiste et consultante en ingénierie culturelle, N’Goné Fall a été la directrice de la rédaction de la revue d’art contemporain africain Revue Noire de 1994 à 2001.

Elle a été nommée commissaire générale de la saison Africa2020. Une saison qui rassemblera plus de 200 événements en France initialement prévue du 1er juin à mi-décembre 2020. La saison vient d’être reportée de décembre 2020 à juin 2021. Rencontre avec cette intellectuelle au parcours brillant, en février dernier avant la crise du Covid-19 dans son bureau à l’Institut français Paris.

N’Goné Fall, vous avez été nommée par le président de la République Emmanuel Macron commissaire générale d’Africa2020. Pouvez-vous revenir sur votre parcours avant cette nomination ?

© F. Diouf Photography
Portrait de N’Goné Fall, commissaire générale de la saison Africa2020. © F. Diouf Photography

En 2001, quand l’aventure Revue Noire a pris fin, je suis partie à Bruxelles et j’ai œuvré à la création de plan d’orientation stratégique et l’évaluation de programmes culturels en lien avec l’Afrique, notamment avec Africalia. Mais aussi pour la fondation Prince Claus, le groupe ACP et la commission européenne, la fondation Rockfeller, etc. En parallèle j’ai enseigné dans différentes universités en Égypte, au Niger et en Afrique du Sud. Je suis commissaire d’expositions et j’écris sur l’art.

Depuis l’annonce en 2018 de votre nomination, comment les choses se sont-elles mises en place jusqu’à maintenant ?

Le président de la République française a annoncé en novembre 2017, lors de son discours à Ouagadougou à l’occasion de son voyage officiel au Burkina Faso, que 2020 serait l’année de l’Afrique. J’ai été contactée en mars 2018. Je n’étais pas au courant du projet. Je n’avais pas entendu le discours car j’habitais au Ghana à ce moment-là et je ne suivais pas vraiment l’actualité francophone. J’ai été contactée par les conseillers diplomatiques Afrique du Président. J’ai pris le temps de réfléchir aux enjeux avant d’accepter en avril 2018. Et j’ai commencé à travailler le 1er juin 2018. Ma nomination comme commissaire générale de la saison Africa2020 a été rendue officielle le 3 juillet lors du discours du président de la République au Nigeria à Lagos. Avant cela, j’avais demandé à rester dans l’ombre pour pouvoir réfléchir au concept et au dispositif de la saison.

Justement, pouvez-vous nous expliquer les missions et les enjeux artistiques et politiques de cette saison spéciale baptisée Africa2020, qui est consacrée aux 54 pays du continent africain ?

L’idée de cette saison est de remettre les curseurs au bon endroit par rapport à l’image que les Français peuvent avoir de l’Afrique. Mais aussi d’engager de nouvelles relations à la fois économiques et politiques avec l’ensemble du continent africain. Pour moi, ce projet est l’opportunité de montrer tout ce qui se passe en Afrique dans tous les secteurs d’activité et pas uniquement dans le domaine de la culture. Montrer comment une nouvelle génération dans tous les pays est en train de bousculer les lignes pour redéfinir la façon d’aborder le monde, d’impacter les sociétés, de transcender et de redéfinir l’Histoire. Africa2020 est une plateforme pour tous ces acteurs du changement qui sont source d’inspiration pour le monde.

Pourquoi est-ce un projet inédit ? Quelle est votre définition d’Africa2020 et quels sont ses champs disciplinaires ?

Africa2020 regroupe tous les secteurs d’activité, que ce soit la création artistique avec toutes les disciplines artistiques, les innovations scientifiques et technologiques, l’industrie de la mode et du design, l’architecture, l’environnement, l’entrepreneuriat, la santé, l’agriculture… Ce qui m’intéresse, c’est ce que ce continent fabrique et les innovations dans tous ces domaines, sa créativité et son esprit curieux ultra-connecté.

Affiche Africa2020. Conception Agence Insign. Photo Omar Victor Diop

Je vais le répéter jusqu’à la fin de l’année 2020 s’il le faut : un projet africain ne veut absolument rien dire ! Cette saison, ce n’est pas synonyme de parler de l’Afrique mais il s’agit de parler de l’état du monde. Et ce sont les Africains qui parlent de cet état du monde comme un état des lieux de ce que nous avons en commun. L’Afrique est un continent avec plus d’un milliard d’habitants.

Quels sont les thématiques, les grands axes de réflexion de la saison Africa2020 ?

Il y a cinq thèmes auxquels nous avons volontairement donné des titres poétiques. Ce sont des portes d’entrée et nous invitons les gens à tirer le fil, à transcender ces questions et à réagir en proposant leur projet en fonction de ces 5 thématiques qui sont les suivantes :

Oralité augmentée est la première thématique. Qu’est-ce que cela veut dire au XXIe siècle par rapport aux nouvelles technologies et à la diffusion des connaissances ?

Ensuite, toutes les questions liées à l’économie dans un second thème : économie et fabulation. Il s’agit de toutes les façons de commercer sur le continent, la redistribution des ressources, les flux financiers non bancaires, l’émancipation économique. Dans la majorité des pays nous avons une économie informelle qui est dominante avec des systèmes de solidarité économique comme les tontines qui existent depuis le Moyen-Âge.

Archives d’histoires imaginaires : parler de l’Histoire, de mémoire et de la question des archives est un véritable enjeu car sur le continent, on n’archive pas ou mal.

Fiction et mouvements non autorisés : il est question de la circulation des personnes, des idées et des biens, mais aussi de la notion de territoire, qu’il soit physique ou mental.

Enfin, le dernier thème est systèmes de désobéissance : il s’agit de tous les mouvements citoyens et de la question de l’engagement de cette jeunesse créative. Ce sont des mouvements initiés par des gens de la société civile tels que des journalistes, des blogueurs, des artistes graffitis et des cultures urbaines qui ont des revendications pour faire avancer les droits fondamentaux et essayer de faire changer les sociétés.

Africa2020 est un projet panafricain avec des événements en France. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La saison se passe en France, dans l’Hexagone et dans l’Outre-Mer dans des territoires français comme la Réunion, la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe. Chaque projet est co-construit et co-porté par une structure ou une personnalité africaine pour justement éviter à tout prix cette vision française de l’Afrique qui n’est pas du tout appropriée. Le sous-titre de la saison est révélateur : une invitation à regarder et à comprendre le monde d’un point de vue africain. Le public français est invité pendant 7 mois à regarder le monde autrement selon le regard des Africains sur tous ces enjeux du XXIe siècle.

Vous êtes la commissaire générale, mais le travail étant colossal, vous avez été appuyée par des experts sectoriels. Qui sont-ils et quel a été leur rôle dans la programmation ?

Effectivement, un tel projet ne se porte pas seule, il faut forcément une équipe car le continent est immense ! C’est une saison avec des disciplines et des champs professionnels très vastes, et je ne suis pas spécialiste de tous les sujets.

Il était donc important de m’entourer de personnalités africaines spécialistes de ces champs disciplinaires pour avoir une vision du monde à 360 degrés. J’ai choisi onze experts sectoriels qui vivent sur trois continents différents. Leur rôle a été de proposer des partenaires africains à toutes les institutions françaises qui souhaitaient participer à la saison et soumettre un projet. Ils ont également participé aux comités de programmation et se sont prononcés sur la pertinence des projets par rapport aux critères de la saison.

Combien avez-vous reçu de projets ? Combien ont été retenus et participeront à Africa2020 ?

Nous avons reçu plus de 600 projets. Au final, nous avons retenu environ 220 projets panafricains et pluridisciplinaires, tous axés sur la création contemporaine sur 7 mois de programmation.

Qu’attendez-vous de cette saison, et comment envisagez-vous l’après Africa2020 ?

J’espère en sortir le plus indemne possible car il y a énormément de pressions. L’Afrique est un continent qui rend parfois hystérique. Après Africa2020 je vais dormir longtemps et éteindre mon téléphone !

De manière plus large, nous souhaitons pérenniser des projets et notamment les projets pédagogiques d’enseignement de l’Histoire de l’Afrique qui vont se poursuivre au-delà de la saison.

Affiche Africa2020. Conception Agence Insign. Photo Omar Victor Diop

Plus d’infos sur la saison et la programmation d’Africa2020

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